Accueil > ... sur son combat > L’antiracisme en crise

L’antiracisme en crise

@ Regards

Le Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (MRAX) est confronté à une crise identitaire depuis quelques années. Comment concilier la vision universaliste des intellectuels progressistes et les aspirations identitaires des jeunes issus de l’immigration ? Tel est le problème que le très controversé Président du MRAX ne parvient pas résoudre.

Le MRAX se porte mal. Un nombre anormal de permanents y ont été licenciés, une grève a éclaté l’année même de ses 60 ans et de nombreux militants ont quitté cette référence historique du combat antiraciste. Un site internet (sauvonslemrax.blogspot.com) a même été créé pour dénoncer son évolution depuis l’accession à la présidence de Radouane Bouhlal en 2004. En apparence, on se situe face à un problème de fonctionnement qui pourrait surgir au sein de n’importe quelle association. Selon un ancien administrateur qui a pris ses distances depuis peu, « le MRAX a toujours eu un problème structurel de gestion et d’autorité. Il existait bien avant l’accession à la présidence de Radouane Bouhlal. Mais ce dernier est arrivé avec beaucoup d’énergie et d’envie de bien faire, et peut-être trop d’autoritarisme ».

Défense de l’islam et du voile

Cette crise doit être replacée dans le contexte plus large du mouvement antiraciste européen. Elle est le produit d’une tension entre deux dimensions de la lutte antiraciste de plus en plus difficiles à concilier : l’antiracisme comme l’affirmation universaliste du droit à la ressemblance ou l’indifférence et l’antiracisme envisagé comme la proclamation du droit à la différence. La conception universaliste est portée par des élites progressistes qui ont longtemps dominé le mouvement antiraciste.
« On a assisté à l’émergence de personnes issues des communautés immigrées qui souhaitaient prendre directement leur sort en main, mais sans s’en remettre pour leur défense à la seule sollicitude de cette élite », explique Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue Politique et ancien administrateur du MRAX. « Cela a suscité des clivages importants car ces nouvelles figures envisageaient différemment le combat antiraciste. La Belgique n’a pas échappé à cette division. Au sein du MRAX, une nouvelle génération issue de l’immigration, incarnée par le président actuel, Radouane Bouhlal, occupe désormais presque tout l’espace ».
Cette nouvelle génération considère que le facteur religieux doit être inclus dans la lutte contre le racisme. Cela pose toutefois de nombreux problèmes car on entre dans des débats délicats qui exigent la clarté sur toute une série de notions encore très floues.
La question de l’islam, sur laquelle le président du MRAX intervient souvent, constitue une réelle tension au sein de la société qui ne doit pas être traitée sous l’angle de la lutte antiraciste aux yeux d’une part importante « d’anciens » du MRAX. Pour certains, comme Anne Morelli, professeur d’histoire des religions à l’ULB et ancienne administratrice du MRAX, ce nouveau positionnement s’apparente à un repli communautaire qui ne correspond pas au projet des fondateurs : « Le MRAX s’est recentré sur la défense des musulmans. Il est devenu un lobby d’autodéfense d’un groupe particulier et ne s’intéresse plus guère aux autres questions. Il met toutes ses forces à défendre l’islam et le voile. Ce n’est absolument pas mon combat. C’est même exactement l’inverse de ce que je conçois en matière de lutte contre le racisme  ». De nombreux militants laïques regrettent d’ailleurs le ton accusateur du MRAX à l’égard de la laïcité. Ceux qui ont observé cette évolution de près prennent pourtant soin de rappeler que cette orientation plus communautariste s’est développée bien avant Radouane Bouhlal, sous l’impulsion de la présidente Thérèse Mangot et de la directrice Carole Grandjean. « C’est avec elles que le MRAX s’est investi dans la défense du droit des lycéennes de porter le foulard à l’école. Ce qui a provoqué une première vague de ruptures de personnes en désaccord sur le fond », rappelle Henri Goldman. « Une deuxième vague de ruptures fait suite à l’arrivée de Radouane Bouhlal à la présidence qui marquait l’irruption d’un leadership arabo-musulman dans une association antiraciste. A partir de là, la composition ethnoculturelle du MRAX, alors majoritairement “belgo-belge”, voire judéo-chrétienne, a commencé à changer. Le recrutement s’est fait essentiellement en direction des populations arabo-musulmanes ». Radouane Bouhlal assume ce repositionnement : « Je ne pense pas avoir rompu avec l’histoire du mouvement. Il fallait qu’il redevienne un mouvement populaire et offensif comme il le fut dans les années 70 et 80 lorsqu’il proposait des mesures comme une loi contre le racisme ou un statut pour les étrangers ».

Une organisation personnalisée

Si tout le monde constate une focalisation du MRAX sur le facteur religieux, Radouane Bouhal estime pourtant qu’il n’a pas transformé le mouvement en un lobby de défense de l’islam : « Lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, je suis entré en conflit avec l’Union des mosquées de Bruxelles qui suggérait l’adoption d’une loi interdisant le blasphème. Nous leur avons clairement dit qu’elle se trompait. Il est inadmissible de discriminer ou de stigmatiser des personnes musulmanes, mais l’islam en tant que religion peut être critiqué comme toutes les autres religions ».
Cette prise de position n’a cependant pas empêché le MRAX de poursuivre devant le Conseil d’Etat des écoles n’autorisant pas le port du voile islamique. De nombreux sympathisants du MRAX partageant pleinement ses conceptions en ce qui concerne les signes religieux et les « accommodements raisonnables », ont toutefois le sentiment que ce mouvement antiraciste a négligé d’autres problématiques importantes. « La question des sans-papiers et celle des étrangers en situation irrégulière constitue un aspect important de la lutte contre la xénophobie qui doit être poursuivi au même titre que la lutte contre le racisme », déclare Nicole Mayer, sociologue et ancienne administratrice du MRAX. «  Depuis quelques années, j’ai essayé de défendre ce point de vue auprès du conseil d’administration. J’ai été écoutée mais pas entendue ». Sans nier l’importance de la défense des sans-papiers, le président du MRAX admet que la lutte contre les discriminations doit être la priorité du mouvement : 
« Le MRAX s’est désinvesti de la problématique des sans-papiers parce qu’il fallait se réinvestir dans la lutte contre les discriminations au quotidien. La question des sans-papiers demeure néanmoins toujours essentielle pour le MRAX : nous avons mis en place une task force sur la régularisation qui propose une aide aux sans-papiers dans leur procédure, et nous avons étendu les heures de nos permanences jusqu’à 20h ».
Personne ne conteste que des divergences idéologiques ou stratégiques puissent exister au sein d’un mouvement antiraciste. «  Mais cela devient intenable lorsque le président considère les orientations du MRAX comme ses orientations personnelles et veut à lui seul incarner l’organisation. C’est à ce stade que les divergences idéologiques rejoignent le problème de gestion interne du MRAX », regrette Nicole Mayer. La personnalisation n’est pas pour autant mauvaise en soi si le président parvient à dynamiser le mouvement et lui donner un souffle nouveau. « Qui se souvient du MRAX d’avant Radouane Bouhlal ? », s’interroge un jeune sympathisant. « Il fallait incontestablement réveiller les militants et prendre les choses en mains mais Radouane Bouhlal a été emporté dans son élan. Il est allé beaucoup trop loin dans la personnalisation. C’est une bonne chose d’avoir une figure identifiable mais il ne faut pas tomber dans l’excès ».

Fuite des intellectuels progressistes

Cette personnalisation du MRAX a accéléré l’inflation de critiques à l’égard de Radouane Bouhlal. Parmi celles-ci, ses relations trop étroites avec le pouvoir marocain reviennent souvent. Pour Henri Goldman, le style de la présidence a incontestablement changé : « Il renvoie à une personnalité clivante. Ce qui peut créer des phénomènes de rejet chez les uns et d’adhésion forte chez les autres. Ce que le MRAX a gagné en légitimité auprès de l’immigration arabo-musulmane, il l’a perdu auprès d’intellectuels progressistes qui sont partis, bien qu’ils n’aient pas forcément de désaccords sur le fond. Or, on ne peut imaginer un mouvement qui ne fonctionne que sur un seul pied. Les intellectuels progressistes, riches de leur expertise, doivent pouvoir coexister avec des jeunes issus de l’immigration. Si cette coexistence devait se révéler impossible, le MRAX n’aurait pas d’avenir ».
Le malaise est réel, d’autant plus que la passion est si forte que toute manifestation d’autorité prend une dimension identitaire qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Le problème structurel de gestion et l’hyper-présidence de Radouane Bouhlal n’ont malheureusement pas permis d’envisager sereinement le problème de la place du religieux dans la lutte contre le racisme. Personne n’a encore trouvé la baguette magique pour traiter correctement les discriminations religieuses dans le cadre des discriminations raciales sans en faire trop et surtout, sans remettre en cause les principes de laïcité.

Nicolas Zomersztajn @ Regards, 06/10/2009

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :